Pourquoi Zidane quitte-t-il le Real Madrid ?

Cinq jours après sa troisième Ligue des champions comme entraîneur du Real Madrid, l’ancien meneur de jeu tricolore a pris tout le monde de court en annonçant son départ. Laissant derrière lui un palmarès remarquable en seulement deux ans et demi.

Entre le coup de tonnerre et l’affaire rondement menée. Mercredi, quatre jours après la troisième finale de Ligue des champions remportée (3-1 à Kiev devant Liverpool) en trente mois par Zinédine Zidane avec son équipe du Real Madrid, l’entraîneur français a demandé à voir son président, Florentino Pérez. Qui, sidéré, s’est vu signifier le départ de celui qu’il avait nommé entraîneur en janvier 2016, et qui était sous contrat jusqu’en 2020. Puis Zidane s’est entretenu avec certains joueurs du club merengue, dont le capitaine, Sergio Ramos, avec lequel le Zidane joueur avait fait un bout de route (la saison 2005-2006) dans la Maison blanche : même discours du coach, même mutisme de ses interlocuteurs.

Zidane est une machine à fabriquer du secret. Une conférence de presse impromptue est organisée jeudi à Valdebebas, le centre d’entraînement du Real Madrid : annonce tardive une petite heure avant pour limiter les spéculations et la chasse aux infos, trente minutes chrono pour répondre aux questions et un Zidane froid comme une lame, répétant une antienne unique : «C’était le moment.» Un mantra. Devant une presse espagnole qui n’a rien vu venir, ce qui dit les ressorts exclusivement intimes de la décision du maestro. Qui a commenté sa journée : «Je me sens bien, croyez-moi. Ce n’est pas une belle journée, mais ce n’est pas un jour triste non plus : juste un moment compliqué, parce que je suis venu vous dire que je vous quitte. Mais il faut aller au-delà de l’émotion du jour.»

«J’ai pris la décision de ne pas continuer comme entraîneur du Real : c’était le moment pour toutes les parties prenantes, pas seulement pour moi mais aussi pour l’équipe, ainsi que le club. Les joueurs ont besoin de changement : un autre discours, une autre méthodologie de travail, j’ai pris ma décision pour cela. Et c’est la décision adéquate.» Une fois, cinq fois, dix fois les journalistes espagnols sont revenus à la charge. Beaucoup ont pointé le changement de pied d’un coach qui, en février, affirmait vouloir «se battre jusqu’au bout pour rester au Real». Zidane a un peu rusé : «Hum… une forme de lassitude naturelle s’est installée depuis. Et puis, si je suis franc avec toi, peut-être que je n’ai pas dit ce que je pensais vraiment à ce moment-là. J’ai d’ailleurs expliqué d’autres fois qu’il pouvait tout se passer, à mon initiative ou à celle du club. Il y a beaucoup de raisons qui m’ont conduit à arrêter, pas une seule. Je ne suis pas fatigué d’entraîner, je suis fatigué d’une manière plus… globale.» Plus loin : «Je remercie le public pour m’avoir soutenu et aussi pour avoir fait preuve d’une telle exigence à mon endroit, je les remercie même pour ça. Le Real Madrid est un club où la pression est permanente et cette exigence pèse sur tout le monde ; sur moi, sur les joueurs, et je peux vous dire que ce n’est vraiment pas facile pour eux, mais aussi sur le kiné, le médecin, l’intendant… On demande plus, toujours plus.»

Cet hiver, en amont du 8e de finale de Ligue des champions contre le Paris-SG, Zidane avait expliqué jouer son avenir sur cette double confrontation dans un contexte où son équipe était larguée en championnat et éliminée en coupe par la modeste équipe de Leganés (1-0 puis 1-2 à Santiago-Bernabéu) contre laquelle le coach merengue avait décidé de reposer les titulaires. Ce qui lui avait été reproché : avouant jeudi avoir alors vécu «le pire moment de [sa] carrière d’entraîneur, je ne peux même pas dire ce que ça m’a fait», il a peut-être médité sur l’ingratitude d’un club «exigeant», qui avance en oubliant (et même parce qu’il oublie) les états de service de ses plus zélés serviteurs. C’est-à-dire, dans le cas de Zidane, les deux Ligues des champions et le championnat d’Espagne remportés en deux ans avant cet hiver difficile.

Quelle trace laisse-t-il ?
Jeudi, un journaliste l’a interrogé sur la «lassitude» confessée par l’entraîneur français au regard de sa sérénité sur le banc madrilène, et cette clairvoyance dont il a toujours fait preuve dans les moments difficiles. «Je voulais transmettre de la sérénité aux joueurs, c’était très important dans ces instants où il y a du doute, a expliqué Zidane. Je voulais aussi transmettre les valeurs que j’ai défendues comme coach ; le travail, l’abnégation. Mais, à un moment, les joueurs n’ont plus rien à voir avec les décisions que vous devez prendre.» En résumé : le foot est un théâtre et la vérité d’un homme se situe en surplomb, et toujours entre les lignes. En trente mois, Zidane s’est tué à dire que l’entraîneur qu’il est n’a existé – et prospéré – qu’à travers ses joueurs. Il a défendu ceux-ci tant et plus, éloignant en janvier le spectre d’un concurrent à Karim Benzema que réclamait pourtant le peuple madrilène et se refusant à prendre acte d’une fin de cycle pourtant évidente, parce que Gareth Bale est souvent blessé, Luka Modric a 33 ans ou Cristiano Ronaldo n’a plus que son efficacité devant le but (exacerbée il est vrai) pour exister à ce niveau. Zidane aurait dû être l’architecte d’une reconstruction : il préfère laisser le boulot à un autre, c’est-à-dire qu’il sera resté éternellement fidèle à ces joueurs-là. Ce faisant, il choisit de quitter un club que l’on ne quitte jamais (c’est le Real qui licencie ses coachs) comme il avait quitté la finale du Mondial 2006 sur un coup de boule : de sa propre initiative.

Plus que les neuf titres enquillés en deux ans et demi avec le Real, c’est cette capacité à garder la main et à contrôler sa propre trajectoire, comme le joueur qu’il fut maîtrisait le ballon, qui l’a transformé en personnage hors norme, sans aucun équivalent. Ceux qui l’ont croisé depuis qu’il a embrassé la carrière d’entraîneur ont parfois été surpris de l’absence volontaire de séduction du bonhomme, comme s’il ne mangeait pas de ce pain-là : il a refait tout le parcours de l’apprenti coach (brevet d’Etat d’éducateur sportif premier degré, diplôme d’entraîneur de football, diplôme de manager général de club sportif professionnel, assistant, équipe de jeunes) alors qu’on lui aurait ouvert les portes sur son seul nom. Demeure une présence hypnotique, secrète aussi. Le foot est sa chose.

Et maintenant ?

17 h 20, Allianz Riviera de Nice, veille du match amical de préparation pour le Mondial russe des Bleus vendredi face à l’Italie : le sélectionneur tricolore, Didier Deschamps, rigole de bon cœur quand la première question sur le maestro tombe, et les journalistes qui lui font face rigolent aussi. Tout le monde se comprend. On est entre nous : la brusque disponibilité d’un Zidane qui a tenté à deux reprises de prendre en main les destinées des Bleus, en juillet 2012 (acte de candidature, Deschamps est choisi) et plus confusément en octobre 2013, en amont d’un barrage pour le Mondial 2014 face à l’Ukraine qui aurait pu rebattre les cartes en cas de malheur, est une menace phénoménale pour le sélectionneur en place. Une pression ? Négative ? Positive ? «Ah bah positive, je ne sais pas», répond Deschamps. Nouveaux rires dans la salle. «Vous savez comment je fonctionne. Je suis là en immersion avec mon groupe, à deux semaines d’une Coupe du monde. Il y aura un après-Coupe du monde, c’est valable pour moi comme pour les joueurs.» Aucun agacement : Deschamps a vu arriver les questions à des kilomètres et il a décidé d’adopter une attitude ouverte, sympa. Cinq questions porteront sur le maestro. La dernière : est-ce que Deschamps ne sera pas tenté, en cas de succès en Russie, de partir par la grande porte ? Moue du sélectionneur : «C’est l’actualité [le résultat des Bleus au Mondial, ndlr] qui animera les débats. Moi, je suis en immersion. Je ne rêve pas. Je n’imagine pas.» Inutile : si Zidane veut prendre la sélection, ce que l’on peut supposer (quoi d’autre après trois Ligues des champions avec le Real ?) mais ce que l’on ne sait pas à ce stade, il la prendra indépendamment du reste, un succès des Bleus, un naufrage, un résultat mitigé.

Il n’aura même pas besoin de le faire savoir ni de faire naître médiatiquement une évidence. Les commémorations du titre de champion du monde des Bleus en 1998 battent leur plein : il n’y en a que pour lui. Deschamps, clinique: «Quand Zizou rentre ou sort par une porte, c’est forcément par une grande porte.» Mercredi, le président de la fédération, Noël Le Graët, a enterré la carrière internationale de Benzema, dont Deschamps ne veut plus depuis trois ans. Lequel Benzema a réagi violemment sur Twitter : «Président, vous montrez votre vrai visage.» Benzema plus Zidane : l’épopée russe à venir des Bleus fait le plein de fantômes. Et quels fantômes.